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Vinicius Pinto

Quelle est la relation entre les entreprises traditionnelles et les startups dans la transformation digitale en France ?

«Je veux que la France soit une nation qui travaille avec et pour les startups, et une nation qui pense et bouge comme une startup.» Le cap a été fixé par le président français Emmanuel Macron, lors du salon Vivatech 2017 : la France avait accumulé du retard lors du boom des startups technologiques en 1990, elle a décidé de le rattraper. On a ainsi vu 233 startups françaises au salon CES 2017 de Las Vegas.

L’écosystème des startups est en effet en plein essor en France. La création à Paris de la Station F par le vice-président du groupe de télécommunications Iliad, Xavier Niel, en est l’illustration : il s’agit de l’un des plus gros centres d’incubation au monde, capable d’accueillir 1.000 startups. D’après les statistiques partagées par OCDE, la France a enregistré, dans le premier trimestre de 2017, la création de 528.000 nouvelles entreprises, soit 21.000 de plus que sur la même période en 2016.

Par ailleurs, selon Paris & Co, 341 startups ont été accélérées cette année (contre 238 en 2015). Elles ont facturé près de 145 millions d’euros et garanti 3.000 emplois. Résultat, l’investissement en capital-risque a été multiplié par 2,5 en trois ans, et la France compte aujourd’hui davantage de fonds que le Royaume-Uni et l’Allemagne, selon le quotidien La Tribune.

Le volume d’investissements est une preuve que le secteur des startups françaises arrive à maturité, note le site spécialisé Maddyness.com : en 2017, les startups françaises ont levé 2,342 milliards d’euros, battant ainsi le record obtenu en 2016, quand le total des levées avait pour la première fois dépassé les 2 milliards d’euros.

La French Tech ou le rôle volontariste de l’État

Ce nouveau contexte est dû à une évolution de la société française, mais aussi aux initiatives des gouvernements successifs, qui stimulent l’innovation technologique avec un fort investissement d’appui et la mise en œuvre de projets, et surtout la volonté de faire de la France une «République Numérique». En 2013, le ministère de l’Économie a ainsi lancé la French Tech, une initiative publique innovante au service de l’écosystème de startups françaises pour placer la France sur la carte de l’entreprenariat. Cette French Tech a rencontré un grand succès, et aujourd’hui la France est la première nation européenne pour le nombre de création d’entreprises et la deuxième sur le capital investi dans l’innovation.

La «République Numérique» voulue par les responsables politiques se construit également par un fort investissement du gouvernement dans les technologies de pointe telles que l’Intelligence Artificielle : la France a prévu d’y investir 1,5 milliard d’euros d’ici à 2022. Là aussi, la France n’est plus à la traîne : elle joue les premiers rôles européens en matière de levées de fonds liées à l’IA, selon une étude réalisée par le fonds Serena. Avec 438 millions de dollars d’investissements dans des startups de l’IA créées sur son territoire, la France se classait en 2017 à la deuxième place européenne, derrière le Royaume-Uni (782 millions de dollars), mais devant l’Allemagne (306 millions de dollars) et les pays nordiques (267 millions de dollars).

En mai 2018, lors de la 3ème édition du salon Vivatechnology, Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat au numérique, détaillait la feuille de route actuelle de la French Tech. Cette dernière s’articule autour de trois axes prioritaires. Premier d’entre eux, le soutien aux acteurs de la «deep tech», à savoir les start-ups à très forte intensité technologique : une enveloppe annuelle de 70 M€ leur a été attribuée. Deuxième axe, l’aide au recrutement de talents, qu’ils viennent de France ou de l’international : les moyens alloués au programme «French Tech diversité» ont été doublés en 2018, et les conditions de recrutement au titre du «French Tech visa» ont été assouplies au printemps. Troisième et dernier axe, l’accompagnement en Europe et dans le monde, avec pour ambition la création d’une véritable «Europe Tech», et une priorité donnée à la visibilité à l’international.

Des partenaires pour les entreprises

Ce nouveau contexte étant connu, comment les entreprises traditionnelles doivent-elles l’aborder ? Les startups représentent-elles une concurrence ou un allié dans le cadre de la transformation digitale ? Lors de la réalisation de notre étude «La Transformation Digitale en France en 2018», nous avons pu nous entretenir avec plusieurs professionnels d’influence. Et un élément est ressorti de ces conversations, à l’unanimité : les startups ne représentent pas une concurrence en France pour les entreprises traditionnelles. Elles en sont au contraire les partenaires.

Les structures qui ont permis aux grandes entreprises de devenir ce qu’elles sont aujourd’hui sont également celles qui les freinent, indique en effet le site Maddyness.com : «Au fur et à mesure qu’elles grossissent, elles doivent mettre en place des processus rigoureux pour s’assurer que les ressources sont affectées de manière appropriée. En découlent des processus rigides, une gestion bureaucratique et surtout, une aversion pour le risque et la créativité. Un véritable gouffre d’innovation, alors qu’au même moment de jeunes pousses agiles, qui n’ont rien à perdre, pénètrent les marchés avec des offres moins chères et plus novatrices.» La solution ? S’entourer d’un bon écosystème de startups, ce qui s’avère «plus efficace pour raccourcir les cycles d’innovation, améliorer les modèles commerciaux existants et en inventer de nouveaux de manière plus rapide et efficace».

Pour Céline Burier, Chef de projet Innovation à la CCI Versailles-Yvelines, les enjeux de l’innovation ouverte -open innovation- sont nombreux, comme elle a pu l’expliquer à Maddyness.com : «Pour certains grands groupes, cela permet de donner une accélération à leurs innovations afin de répondre plus rapidement aux nouvelles attentes de leurs clients. Pour d’autres, le travail avec des startups, puis leur éventuelle acquisition, est un moyen d’opérer leur transformation digitale, pour améliorer les process et gagner en efficacité et productivité. D’autres encore y trouvent un moyen de mieux maîtriser l’apparition de nouveaux acteurs et concurrents.»

Alliées des grands groupes, les startups peuvent aussi être très utiles aux PME. «Aujourd’hui, ce sont les startups qui sont au cœur de la technologie, elles digitalisent à grande vitesse un nombre croissant de secteurs d’activité des PME. En effet, beaucoup de créateurs de start-up sont partis des besoins des PME et TPE pour imaginer un produit ou un service qui simplifiera leur quotidien. La coopération entre start-up et PME semble alors logique et naturelle», écrit ainsi Alexandre Prot, cofondateur de Qonto, sur le site journaldunet.com.

Les TPE et PME utilisent aujourd’hui des plateformes de crowdfunding pour accéder au financement, des services de mise en relation entre professionnels ou encore des logiciels de simplification des démarches administratives ou financières. Pour Alexandre Prot, l’adoption de ces nouveaux outils «prouve que l’immobilisme ou la résistance au changement sont des concepts dépassés pour parler de ces petites et moyennes entreprises (…) Déployer les nouvelles technologies au sein de leurs organisations est une vraie chance, pour les PME, de gagner des parts de marché et ainsi de croître pour devenir les futures championnes de l’économie française mais aussi européenne. Il en va de même pour les solutions qui aident les PME à optimiser leur efficacité opérationnelle. Les startups deviennent alors des piliers de la stratégie de développement des futures grandes PME françaises.»

L’écosystème des startups a donc beaucoup d’importance pour favoriser l’innovation dans les entreprises : elles apportent en effet aux entreprises des méthodes de travail plus innovantes et collaboratives, avec davantage d’agilité et des modèles disruptifs par rapport au marché.

«On a énormément d’échanges, avec à peu près 1.000 startups et un programme d’incubation», nous a ainsi indiqué ainsi Bruno Landes, Cadre Supérieur d’Ingénierie à la SNCF. «Les startups sont essentielles pour notre business car c’est elles qui nous permettent d’agir de façon beaucoup plus souple. Dans le cas contraire nous serions encore sur des modes opératoires en cycle en V, alors que la transformation digitale demande beaucoup d’agilité.»

Pour Jérôme Fauquembergue, Directeur d’Innovation chez CDISCOUNT que nous avons interviewé dans le cadre de notre étude, les startups sont «des partenaires qui aident les entreprises à faire des choses qu’elles n’arrivent pas ou qu’elles n’ont pas le temps de faire. Il faut travailler avec les startups pour bénéficier de leur dynamisme, de leur vision d’un sujet qu’on maîtrise et de leur mode de faire.»

Les startups ont elles aussi besoin d’aide

Si les startups sont des partenaires tout désignés pour les entreprises traditionnelles, qu’ont-elles à gagner dans la relation ? Comme le souligne Marine Merlet Martinez, manager du programme Startup, Spark à la RATP, les startups ont elles aussi besoin de s’appuyer sur des structures plus grandes pour être soutenues dans leur trajectoire menant de startup à scale-up. «Les grands groupes ne sont plus passifs face aux sollicitations des startups. Ils deviennent pro-actif dans leur sourcing et « chassent » les meilleures startups», indique Marine Merlet Martinez.

Pour le quotidien La Tribune, l’enjeu est de taille pour les startups françaises. La France peine à faire en effet à faire naître des géants de l’économie numérique : l’Hexagone ne compte par exemple que trois licornes, ces startups dont la valorisation atteint 1 milliard de dollars ou plus : Blablacar, Criteo et Vente-privée. C’est bien moins que le Royaume-Uni (22 licornes) et la Suède et l’Allemagne (7 licornes chacun). Selon La Tribune, la France aurait davantage de licornes si les relations entre startups et grands groupes étaient plus fréquentes et plus approfondies.

«Souvent, les startups ont besoin de tester leur concept, leur service, leur produit et leur marché en grandeur nature. Et elles peuvent obtenir un retour immédiat sur leur projet grâce aux grands groupes plus expérimentés tout en développant du business», a précisé Céline Burier à Maddyness.com. Pour le site spécialisé, au contact d’entreprises plus grandes, les startups vont trouver des qualités et des atouts qui leur manquent : de la visibilité, de la main-d’œuvre, des installations, ou encore un réseau.

Pour Thomas Bourdeau, directeur territorial d’Enedis, chacun des deux acteurs doit prendre conscience de ce qu’il peut apporter à l’autre : «Le grand groupe a une capacité de déploiement de solutions à grande envergure, la start-up a une agilité et une connaissance fine de certaines technologies prometteuses, a-t-il expliqué à Maddyness.com. Les deux parties doivent y trouver leur compte.»

Les startups peuvent également s’inspirer des PME pour construire leur pérennité. «Une start-up en forte croissance, qui voit ses effectifs quadrupler en moins de douze mois, se retrouve face à des défis de structuration. Ses dirigeants ont alors tout intérêt à étudier les stratégies déployées par les patrons de PME», affirme Alexandre Prot pour journaldunet.com. Sans oublier le partage d’expérience : «Avec d’autres startupers, c’est certes enrichissant», poursuit Alexandre Prot, «mais les échanges gagnent en qualité dès qu’ils s’ouvrent à des entrepreneurs d’autres horizons. Les dirigeants de PME ont le recul et la maturité qui peuvent enrichir les échanges au sein du jeune écosystème des startups.»

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